Manuela Morgaine, مانويلا مورغان | Paris - Récit de tournage

Ne Timeas – Ne crains rien. حكاية فيلم

J’écris en écoutant Dreams for a dying city de Rabih Abou Khalil.

La première fois que je suis entrée dans Alep, c’était en 2006, pour le repérage d’un long métrage, FOUDRE, que je devais réaliser là-bas l’année suivante. J’avais tant insisté à la production pour y aller, alors que nous n’avions pu réunir les moyens. Je sentais l’urgence de repérer et de tourner là-bas, sans imaginer pourtant que cinq ans plus tard, l’essentiel serait d’y rester vivant.

Je suis arrivée de Paris à Damas avec une petite caméra de travail, sans équipe, avec pour seul guide sur place Hassan. Au cœur de Damas, nous avons dîné tous deux pour pouvoir discuter des lieux de repérage à sillonner dès le lendemain. Un restaurant comme celui-là, je n’en avais vu que dans le livre enluminé des Mille et une nuits. Un lieu princier, alors que nous avions un tout petit budget pour ces repérages. Déjà, avec rien, il me semblait qu’on pouvait avoir tout. Pendant le repas, Hassan a reçu un coup de téléphone, souriait tout en chuchotant dans le combiné. J’ai imaginé qu’il s’agissait d’amour et il m’a dit très simplement en raccrochant qu’une jeune fille allait passer pour prendre la clé de son appartement parce qu’elle n’avait pas où aller pour faire l’amour. La jeune fille est arrivée, toujours sortie du livre enluminé, a pris la clé, s’est éclipsée, est revenue rendre la clé avant la fin de notre repas, a disparu dans un nuage de sensualité. Tout de suite, j’ai été en prise avec l’intimité, le réseau infini des libertés prises, et les forces de vie qui s’imposaient en Syrie, envers et contre tout.

Le lendemain, Hassan et moi avons pris la route, à l’aube. En chemin, nous avons traversé Homs, Hama, et nous nous sommes arrêtés au bord de l’Euphrate, du côté d’Arouda. Devant ce berceau biblique, et alors que nous ne nous connaissions ni d’Eve ni d’Adam, là, sur la pierre où il s’est assis, et sans que je lui demande rien, Hassan s’est livré.

1Hassan avait fait de la prison, longtemps. Il y avait été torturé. Il a soulevé sa chemise. Je n’avais pas de mots, que des larmes qui n’ont pas même réussi à couler.

C’était la première fois que je rencontrais un homme ayant été emprisonné et torturé. Pourtant, le pays que je traversais me semblait être une des sept merveilles du monde. Sa violence, sa répression n’était visible nulle part. Je l’ai vu dans l’échange des clés de la veille et sur le corps marqué d’Hassan ce jour-là.

A chaque fois que je prenais ma petite caméra dans la voiture, Hassan me surveillait et me disait « Be careful ». L’émerveillement continu devant toutes ces beautés des villes des paysages, des gens rencontrés faisait pourtant que je ne craignais rien.

Toujours Hassan me répétait «Be careful ». Sans doute m’avait-il raconté, montré ses cicatrices pour que je mesure la violence vivante du pays. Cherchait-il à me dire que ce n’était pas fini, que la dictature, sa barbarie, était toujours là, à deux doigts ?

Pour nous autres, c’est si difficile à imaginer.

Qu’un homme te montre sa chair lacérée et tu y vois les marques d’un passé sanglant, mais cicatrisé. Sans doute c’est ton seul moyen de te défendre de l’horreur.

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Tu regardes l’Euphrate, sans doute le plus sublime fleuve qui t’ait été donné à voir depuis que tu es en âge de reconnaître un fleuve, tu regardes la beauté d’Hassan, il est là pour être ton guide, il te protège, il a souffert dans son âme et sa chair, il a été emprisonné, torturé, tu l’as entendu, mais là tout de suite, il est assis avec toi au bord de l’Euphrate, il y a ces bergers tous plus rayonnants les uns que les autres, ces troupeaux de moutons gorgés de lait, tous ces enfants radieux, cette abondance, oui l’expérience est biblique, généreusement inaltérable. Tu ne crains rien.

Tu ne crains rien. Le présent est intensément beau, si peu alarmant. Nous sommes dans Alep. Hassan est un enfant d’Alep. La ville n’a aucun secret pour lui. Il me conduit dans un hôtel à l’intérieur des souks vieux de tous les siècles. Un lieu à mes yeux, tout aussi invraisemblable que réellement magique. Ma chambre a un vasistas qui donne sous le minaret de la Mosquée voisine, alors, aux aurores, le Muezzin chante très fort pour moi.

Dans la rue, le regard des femmes comme des hommes est fort, s’imprime. Très vite, dehors, je couvre mes cheveux.

3Dix jours de repérages en 2006 puis quinze jours de tournage en 2007. Vingt-cinq jours en Syrie en temps de paix ont changé ma vision du monde.

Je n’ai pas vu la Syrie en guerre, mais en paix la Syrie portait la trace d’années de répression. Malgré la crainte du pire, du pire de ce qui était arrivé, du pire qui pourrait encore advenir, en 2006 et 2007, tous ceux que j’ai rencontrés m’ont donné sans crainte la lune pour éclairer le chemin du film que je construisais.

Nous étions souvent suivis, à Alep, et sur le site de Palmyre. A force de ne pas avoir peur, Hassan a cessé de me dire « Be careful ». A nos « suiveurs », nous disions la vérité de ce que nous faisions. Ils me voyaient filmer les visages, la terre et les pierres en gros plan ; ils avaient compris que je regardais leur pays dans les yeux, sans l’espionner.

Alors, du côté du village d’As Sfireh, j’ai filmé un barrage et un point militaire. Un militaire en moto est venu nous demander ce que nous cherchions, voulions. Nous lui avons dit que nous cherchions la « Kama » un champignon qui poussait dans le désert. Mais où ? Pourquoi ? Hassan a discuté longuement avec lui. Et puis, j’ai entendu Hassan prononcer le mot «film ». Comme la jeune fille sans maison pour faire l’amour, comme Hassan devant l’Euphrate sans oreille pour écouter son emprisonnement et sa torture, cette fois-ci le militaire, sans terrain pour rêver, nous a fait signe de le suivre. Il a transgressé la loi, nous a ouvert le chemin sur le terrain militaire qu’il surveillait. Il a abandonné son poste de garde. Nous l’avons suivi près de trente minutes en plein désert. Sa moto crachait de la poussière. Je l’ai filmé. Je me suis sentie autorisée à le faire. Il regardait dans son rétroviseur et dans le viseur de ma caméra, je voyais qu’il me regardait filmer. Puis il s’est arrêté, s’est retourné, a souri et a dit en montrant du doigt la direction d’un lac à proximité d’Al Jaboul : « C’est là, elle pousse là, la kama ».

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Je n’oublierai jamais son sourire complice, son bonheur d’avoir trouvé le courage de dire ce qu’il ne fallait pas dire, d’être des nôtres, de participer à l’aventure d’un film, de n’en faire qu’à notre tête, de nous suivre tout en nous ouvrant le chemin. Puis je l’ai vu repartir et disparaître dans un nuage de fumée. Comme la jeune fille dans son nuage de volupté, lui non plus, je ne l’ai jamais revu. N’ai jamais utilisé ces images. Mais je les regarde souvent.

 

Voilà le courage d’un homme que je ne peux oublier. Que je tiens vivant dans les mouvements saccadés et enfumés d’une caméra.

Ne timeas. Ne crains rien.

Aujourd’hui, au printemps 2013, FOUDRE, mon film est réalisé et la Syrie est massacrée. Je ne sais pas si Hassan ni tous ceux que j’ai rencontrés pour tourner sont vivants. Mais sous mes yeux, et à l’abri, je préserve des heures et des heures de « rushes » où ils vivent tous autant qu’ils sont.

Je veux croire que mon cinéma vous protège de l’insoutenable réalité, que vos visages et vos corps sont comme je les vois quand je les visionne, en mouvement, même à même les ruines.

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