Isabelle Hausser, ايزابيل هوسير | Chronique d'aujourd'hui

A Deir ez-Zor, في دير الزور

A Deir ez-Zor coule l’Euphrate, depuis des millénaires, ourlant de verdure les confins du désert.

Contempler ses eaux, coupées d’îlots où foisonne la végétation, c’est s’immerger dans les temps les plus reculés, dans ces jours lointains où, à tâtons, l’homme inventait la civilisation.

Au coucher du soleil, des barques glissent encore, silencieuses, le long des berges. Des pêcheurs, minces silhouettes se découpant sur le ciel, jettent leurs filets, répétant le geste immémorial des générations qui se sont succédé sur ces rives. Sans la pulsation régulière des pompes, puisant l’eau du fleuve pour irriguer les cultures, à cette heure du crépuscule où tout se brouille, on pourrait se croire encore aux premiers temps de l’humanité.

Ne le croirait-on pas en regardant le retour des moutons par les rues qui bordent l’Euphrate ?

La petite troupe indisciplinée arrête les voitures et chasse les passants des trottoirs, s’il  s’y trouve encore quelques herbes à brouter. Tout s’est interrompu pour laisser passer leur flot : les mobylettes pétaradantes, qui tout à l’heure zigzaguaient sur le pont jeté jadis entre les rives par les Français, les enfants échappés à leurs parents pour s’approcher des vendeurs de friandises, le groupe de femmes en tenues sombres et en foulards, qui prenaient le frais au bord de l’eau et m’ont fait signe en découvrant que je les regardais du haut du pont.

Plusieurs petits restaurants offrent une terrasse surplombant le fleuve. Dans l’un d’eux, j’ai vu un jour, à l’heure du déjeuner, un couple de Bédouins. Lui, tout en blanc, jusqu’à son keffieh. Elle, plus jeune, comme il se doit, de noir vêtue, une mousseline sombre jetée négligemment sur sa tête, laissant voir  ses cheveux. Tous deux superbes, hiératiques, dignes. En attendant leur repas, ils se sont laissé photographier par un jeune touriste, saisi par leur allure.

Dans ce même restaurant, une nuit d’août étouffante, dominant les chansons de Ferouz ou d’autres musiciens de cette contrée, que diffusent tous les restaurants syriens, j’ai entendu une étrange mélopée, montée des eaux de l’Euphrate. Une musique presque assourdissante, surgie des entrailles du temps, produites par les milliers de grenouilles vivant au milieu des  roseaux qui, par bandes, colonisent les bords du fleuve.

Où sont-ils tous aujourd’hui ? Pêcheurs, pasteur ramenant ses moutons, motocyclistes,  femmes alanguies par la chaleur, enfants aux yeux magnifiques ? Où est ce couple de Bédouins ? Où sont ces restaurateurs dépassés par la symphonie des grenouilles ?

Deir ez-Zor est en ruines, ses cimetières débordent. Dans ses  hôpitaux, les médecins impuissants maudissent le monde entier qui a laissé effacer cette vie paisible, édifiée au carrefour de l’histoire et de la modernité.

A Deir ez-Zor, coule l’Euphrate. Mais les grenouilles auront-elles encore le cœur à célébrer l’été ?

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